Interview de Danny Carey

 

        Cette interview réalisée par Xavier Bonnet est tirée du magazine Hard N'Heavy. Danny Carey faisait alors la promotion de l'album Aenima qui venait juste de sortir. Comme tous les membres du groupe, il se refuse à trop en révéler sur l'album, bien que l'on apprenne deux ou tros choses intéressantes, notamment sur Henry Manback.

        L’univers de Tool est impénétrable. Alors que Aenima, la dernière oeuvre du groupe ravit nos humbles oreilles, Hard N’Heavy a souhaité en savoir plus sur ce très bel album conceptuel.

        Allez, on peut vous l’avouer maintenant, ce nouveau Tool, on l’attendait avec une impatience... déraisonnable. Sans rien dire, rongeant notre frein, à pester tout seul dans notre coin à chaque retard annoncé, à chaque « No news » de nos interlocuteurs-informateurs privés. Putain, trois ans... D’autant qu’au fil du temps, aux trépignements était venue se mêler une sourde inquiétude. Et si Undertow n’avait été qu’un feu de paille? Et si cette façon de se murer dans un mutisme persistant ne trahissait pas une veine créatrice déjà tarie? Et si...

        Puis, il est arrivé enfin. Aenima. L’animation, la vie. OK, une vie souvent lugubre, obscure, comme les entrailles qu’il se proposait d’aller fouiller. Les doutes et les maux qu’il s’agissait d’extirper de leur sommeil trompeur pour mieux apprécier la convalescence qui s’en suivrait. Tool reprenait son travail de sape et nous laisserait en apprécier seuls toute l’étendue, toutes les conséquences induites. Livrés à nous même, voilà ce que les Maynard James Keenan (voix), Adam Jones (guitare), Danny Carey (batterie) et Justin Chancelor (basse) avaient à nouveau en tête. Comme pou ce dédouaner du tumulte qu’ils avaient semé. D’explication, il ne serait pas question. Pour le carton d’invitation, on pouvait aussi attendre longtemps...

        Ils sont comme ça nos Californiens, imperméables, distant. Egoïstes? Ils ne disent pas grand chose. Si partage il doit y avoir, celui-ci ne pourra se faire que dans un seul sens, le leur. Une voie qu’ils se sont tracée il y a maintenant près de quatre ans (le mini-album Opiate en 1992) et rien ne semble pouvoir les en détourner qui ne souffre aucun débat. Comme si, pour être constructif, le dialogue se devait immanquablement de prendre des contours compliqués.

        Alors, bien sûr, il nous restera toujours la scène, juste histoire d’apprécier « d’un peu plus près ». Peut-être en janvier ou février. Mais, pour l’heure, il conviendra de faire avec ce sentiment que Tool ne s’apprivoise pas, ne se dévoile pas sans une démarche volontariste de notre part. Eux nous assurent que nos efforts seront récompensés au centuple. Car la découverte est infinie, la richesse sans limites. Quitte à ce qu’ils multiplient les fausses pistes en cours de chemin, voire (dans le cas présent) à manier plus qu’à leur tour la langue de bois. Salauds, va...

Carte postale

Comment est né le concept Aenima?

Danny Carey: Chaque album est un peu comme une carte postale de nos vies sur les deux années précédentes. Comme les autres celui-ci est le résultat de la réunion de quatre types dans un même studio et travaillant de manière particulièrement rapprochée. Une façon de nous mettre chacun à l’épreuve, vis à vis des autres comme de nous-mêmes individuellement.

Combien de temps l’album vous a-t-il accaparés?

A peu près un an. On a passé quelque temps en France, dans un château. C’est un endroit qui nous a beaucoup inspirés, qui dégage une aura incroyable, une puissance, une énergie. Ce n’est pas très loin des Pyrénées, près de Montségur (dans la région de Foix, dans l’Ariège, haut lieu de la résistance cathare au douzième siècle).

Aenima est parti en fanfare au niveau des ventes aux States. Surpris par un tel engouement et sa soudaineté?

Honnêtement, on s’y attendait un peu. Il y a tant d’albums de merde qui sortent ces derniers temps qu’il est presque logique que nous tirions notre épingle du jeu. Qui plus est, il faut garder à l’esprit que notre précédent album, Undertow, s’est vendu ici à un million et demi d’exemplaires. Les bases étaient posées en quelque sorte et, on pouvait le sentir dans les réactions glanées auprès des fans, celui-ci était très attendu.

Depuis Undertow, Tool a changé de bassiste, avec l’arrivée de Justin Chancelor au profit de Paul D’Amour? En quoi ce changement a-t-il eu des incidences sur Aenima?

C’est difficile à dire comme ça. Justin et Paul ont des façons de composer assez similaires. Paul a pour lui une conception naturelle de la basse qui s’approche toujours de la guitare, là où Justin est un bassiste à 100%, plus heavy dans le son. Maintenant, la différence se fait logiquement au niveau des personnalités et, par ricochet, dans la musique. Il n’y a pas eu de véritable cassure en passant de l’un à l’autre. Justin est arrivé alors que nous avions déjà commencé à composer. Paul a écrit quatre titres avec nous, Justin a pris le relais.

Démarche thérapeutique

A l’époque d’Undertow, tu déclarais que la seule raison pour laquelle vous faisiez de la musique était parce que c’était pour vous une démarche thérapeutique. Le commentaire est-il encore valable aujourd’hui?

Oui. Si la musique ne te permet pas d’évoluer dans tous les sens du terme, je ne vois aucune raison de continuer à en faire. La musique nous a sauvé la vie à chacun. Ca ne fait aucun doute que, sans elle, nous aurions tous très mal tourné!

Même si l’on connaît votre réticence à vous expliquer sur ce que vous cherchez à exprimer à travers vos albums, quels seraient les mots qui définiraient au mieux Aenima?

Unité et évolution, voilà les deux mots qui me viennent à l’esprit instinctivement. A partir de là, libre à chacun d’y trouver ce que bon lui semblera.

Le thème général de l’album est-il une métaphore pour condamner l’apathie dans laquelle le monde et les States en particulier semblent englués?

Non, ce n’est pas ça. Notre ambition n’est pas à la critique pour la critique. Au contraire, il y a dans Aenima un élément positif, même si celui-ci ne concerne que nous, ce que nous pouvons vivre de l’intérieur. On nous prête ainsi des vertus dans lesquelles nous ne nous reconnaissons pas. Tous ce que nous faisons est par définition très égoïste. Et si prise en compte de certains problèmes il y a, ils ne concernent pas l’Amérique en tant qu’entité un peu abstraite. C’est plus le niveau humain, individuel, qui nous intéresse.

Un tout

Comme c’était déjà le cas sur Undertow, les textes des chansons n’apparaissent pas sur le livret d’Aenima. Décision délibérée là aussi?

Tout à fait. C’est dans notre esprit une façon de mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Une façon aussi de ne pas privilégier les textes vis-à-vis de la musique. Tool est un tout et nous tenons à ce qu’il soit perçu comme tel. Imprimer les textes créerait par la force des choses un décalage et c’est ce contre quoi nous voulons lutter.

Si la démarche peut se comprendre pour une audience américaine, il en est différemment en Europe où la barrière linguistique représente souvent un véritable frein à une compréhension plus en profondeur de votre univers. Est-ce là quelque chose dont vous avez conscience?

On devrait s’en inquiéter davantage, je te le concède. Peut-être dans le futur changerons-nous d’avis à ce sujet mais nous tenons vraiment à ce que les gens viennent à nous, que leur écoute soit très attentive, qu’il fasse l’effort de s’investir. Nous ne voulons pas offrir la moindre piste, ouvrir la moindre porte. Cela peut être mal perçu mais c’est à prendre ou à laisser dans une certaine mesure.

On pourrait néanmoins voir comme une contradiction entre cette demande d’investissement et cette impression que vous érigez en permanence un mur entre vous et le monde extérieur.

Je ne vois aucun mur entre nous et les gens. Cette notion d’effort réclamé est au contraire une façon de les rapprocher de nous. La meilleure aide que tu peux offrir à quelqu’un n’est pas forcement de lui amener les choses sur un plateau.

Do not disturb !

L’humeur générale d’Aenima a été qualifiée de « dérangeante ». Es-tu d’accord?

Je ne sais pas. Elle ne l’est pas pour nous. Maintenant, ce n’est là encore qu’affaire d’interprétation. Et si ce que l’on considère comme dérangeant peut permettre aux gens de réfléchir, de réagir, c’est déjà un bon point. Dans notre esprit il s’agit d’aller au fond des choses, de découvrir une certaine vérité sur nous-mêmes en nous mettant en danger. Qu’une personne extérieure s’approprie cette démarche et la perçoive comme gênante, on peut le comprendre. C’est aussi la preuve qu’elle aura fait cet effort dont je parlais à l’instant. Pour nous, c’est un processus confortable parce que nous y sommes habitués. Se remettre en question peut devenir très perturbant pour qui n’y est pas préparé. Il est toujours plus aisé de s’en tenir à une certaine superficialité, par quelque biais qui soit. Et c’est vrai que, de ce côté-là, nous ne sommes pas les meilleurs clients qui soient! Les pop-songs insignifiantes, nous laissons ça à d’autres...

Impossible d’évoquer Aenima sans en passer par son élément visuel, à commencer par sa déclinaison en 3D sur la pochette.

Oui. C’était un moyen pour nous de renforcer l’humeur générale de l’album. Sans trop en dévoiler en même temps. Nous nous servons comme base dur la tournée, avec des projections qui apportent souvent un début d’explication aux chansons.

N’est-ce pas là une sorte de concession par rapport à tout ce que tu viens de dire précédemment?

On peut le voir comme ça... Mais, dans l’ensemble, ça reste très vague, pas exactement suggestif. Ce que nous offrons musicalement sur scène se suffit à lui-même. Le visuel n’est qu’une toute petite aide et en même temps un élément qui fait partie intégrante de nous. Adam a toujours baigné là-dedans depuis ses études de cinéma et d’art graphique. Il serait stupide de se passer de cet opportunité.

Et d’où vient le texte de réflexions tous azimuts que l’on peut découvrir sur le livret? De lectures particulières?

Non, je l’ai écrit comme ça, à l’inspiration. En fait, la première partie provient d’instructions à propos de certains médicaments. Le reste n’est dû qu’à mon propre mode de fonctionnement mental...

Incroyable

On peut y lire en guise de conclusion : « Believe in nothing ». Ce « ne croire en rien » impliquerait-il également qu’il est vain de croire en Tool et ce qu’il cherche à exprimer?

Hum... « Ne croire en rien » peut tout autant signifier « croyez en tout ». C’est juste une façon de dire qu’il est vain et dangereux de se reposer sur une croyance, de ne pas rester en éveil. La vie est un processus de découverte permanente, où l’on ne doit pas considérer quoi que ce soit comme acquis et définitif. Vis-à-vis du monde extérieur mais plus encore de soi. La seule valeur sûre est en quelque sorte la garantie d’un changement incessant.

Un renoncement de la chose acquise qui est en filigrane le thème récurrent d’une série comme X-Files... Le succès de cette série et ce qu’elle cherche à son tour à exprimer serait-elle un... outil aidant à une meilleure compréhension de l’univers de Tool?

Et pourquoi pas? Tout ce qui est bien fait, sous quelque forme artistique que ce soit, peut amener effectivement à la perception d’une autre dimension. Sans chercher à comparer ce qui n’a pas à l’être, il s’agit dans les deux cas de proposer un autre langage, une autre vision, pour lesquelles une réalité quotidienne ne sont pas suffisantes, voire un frein. Le cinéma comme la musique peuvent, quand elles veulent bien s’en donner la peine, servir de fonction à cet éveil mental ou spirituel.

Qui est enfin ce mystérieux Henry Manback qui vous a inspiré ce monologue téléphonique?

C’est un ancien colocataire de Maynard qui avait profité de son absence pour faire venir un pote à lui dans l’appartement pendant quelques semaines. Le pote en question s’est avéré être un véritable cauchemar. Le genre à foutre un souk pas possible, à vider le frigo, à laisser des notes de téléphones astronomiques. Quand Maynard est rentré, il les a virés tous les deux. Quelques jours plus tard, ce type a rappelé et a laissé ce message très vindicatif que l’on peut entendre sur l’album où il espère que Maynard va crever d’un cancer, etc. Lorsque nous sommes tombés dessus, il nous a paru inconcevable de ne pas l’utiliser. Et voilà le résultat...

Xavier BONNET